Nous sommes dans une époque en pleine transition sur bien des domaines, une époque pleine de paradoxes, et la parentalité n’y échappe pas.

Le terme parentalité est utilisé comme s’il avait toujours existé, comme une évidence, or il a été crée dans les années 70 et a émergé en 1985 (Dictionnaire culturel en langue française d’Alain Rey).
Jusque là les parents étaient nommés l’un et l’autre ou englobés dans le terme « famille » ce qui impliquait un regard sous ce prisme du groupe familial. La parentalité offre à regarder, elle, précisément, le lien parent/enfant.
La place de l’enfant dans son contexte évolue également; Il devient depuis l’après 2nde guerre mondiale, et de façon de plus en plus affirmée, le principe fondateur de la famille, il est « l’objet d’investissement narcissique et expressif de ses parents » selon Gérard Neyrand, sociologue belge, dans l’ouvrage « La parentalité aujourd’hui fragilisée »

Ce lien parent/enfant est assurément influencé par l’environnement et le mode de fonctionnement de la société.
Il est nécessaire d’admettre que celle-ci propose dans son évolution des paradigmes qui seront appliqués à la parentalité moderne.
En sociologie, le terme « paradigme » est employé pour décrire l’ensemble des expériences, des croyances et des valeurs qui conditionnent la façon dont un individu perçoit la réalité et réagit face à ce qu’il perçoit.
Ainsi nous allons constater des paradoxes dans le lien parent/enfant, reliés à l’individualisme, la performance à tout prix (hyper-parentalité) et au consumérisme (hyper-consommation) notamment.

Je vous propose d’identifier ces derniers avec cette perspective d’une façon non-jugeante et depuis mon regard d’accompagnante parentale:

De l’individualisme à l’isolement

L’évolution de l’individualisme dans la société est telle qu’aujourd’hui « l’individu est roi selon une logique à la fois politique (depuis la philosophie des Lumières et l’affirmation de la citoyenneté comme valeur) et économique (depuis l’entrée dans la consommation de masse et l’affirmation du néolibéralisme) » Gérard Neyrand.
Cette royauté n’est cependant pas absolue. Même si elle peut éventuellement se vérifier dans l’évolution du couple, dans la relation à l’enfant par contre, elle se perd ou devient floue si l’on considère que cette relation est emprise par un devoir d’accompagnement et de faire don de soi sur une longue période, au moins celle de l’enfance.
Est-ce si simple de faire don de soi quand en fond de toile s’illustre l’importance d’être libre, de s’affirmer, de respecter son propre rythme? Est-ce si simple de faire don de soi lorsque nous sommes « pluri-humain », et même habitués à être sur-humain dans une société qui pousse à une réalisation individuelle, professionnelle, personnelle et intime?

Ce que nous pouvons aussi observer est la tendance de plus en plus forte à l’isolement des jeunes parents, cependant choisie et d’abord bien vécue par ses derniers. Les mouvements migratoires de plus en plus fréquents (souvent pour des raisons professionnelles) les éloignent de leurs propres parents et l’accompagnement transgénérationnel, si précieux, se fait plus rare. Cet isolement devient un paradigme alors qu’il est contraire à la nature même de la parentalité. Un proverbe africain dit Qu’il faut tout un village pour élever un enfant. Dans le contexte actuel les parents ont pour habitude d’affronter beaucoup de choses seuls physiquement et psychiquement.
Comment pourrions-nous pallier à ce paradoxe?

 

De l’envie de bien faire à la performance à tout prix

Combien de parents se mettent une pression incroyable pour être parfaits et performants? J’observe d’ailleurs aussi tant de coach et de conseillers parentaux qui assurent avoir des outils pour permettre aux parents d’être « Expert » ou « Performant »! N’allons-nous pas dans le sens de ce deuxième paradigme qui ne peut pas coller à cette relation parent/enfant que l’on souhaite instinctive, en confiance et parfaitement imparfaite?
Selon Marie-Jeanne Trouchaud, thérapeute et auteure spécialisée dans l’éducation, « les parents veulent être parfaits et le vérifient sur la perfection du comportement de leur enfant ». Qu’est-ce qu’un comportement infantile parfait? N’est-il pas attendu avec des « lunettes » d’adultes, en surestimant la maturité de l’enfant?

L’hyperparentalité tant observée est ce comportement parental qui pose une lourde pression sur les enfants notamment au niveau de ses apprentissages scolaires et aussi dans leur surprotection.
Ces attitudes sont logiques si l’on suit cet objectif de performance à tout prix. A la fin qui survivra dans cette société performante si nous ne sommes pas tous performants? Une peur tellement palpable qui pousse à s’éloigner une fois de plus de la nature de l’enfant et de la parentalité. Nous est-il vraiment permis de ralentir, d’être dans l’instant présent et de faire confiance à l’enfant sans lui mettre une pression sur un résultat?

De la création de besoin à l’hyper-consommation

Comme je l’ai précisé plus haut, il est facile de consommer des méthodes éducatives toutes plus révolutionnaires les unes que les autres. Et il s’agit d‘un réel besoin des parents.
Tant de fois j’ai rencontré des parents démunis me demandant de leur donner LA solution qui les sauverait de ce qu’ils identifiaient comme problème. Bien sur ce besoin est relié à l’objectif de performance, cependant j’y vois aussi là une tentation à laquelle il est si simple de céder: quand vient un problème, je dois pouvoir trouver « à l’extérieur » la solution, quelqu’en soit le prix!
Pourtant, après de longues discussions avec les parents, ils sont d’accord avec le fait qu’ils aimeraient comprendre et trouver par eux même ce qui leur conviendrait le mieux pour une mise en pratique plus évidente.
A l’heure où tout se trouve en un clic, où tout se dénoue par un service, où se trouve l’espace temps qui permettrait aux parents de se relier à leur instinct, à leur sensation, à leur propre cheminement?

 

Comment accompagner ces paradoxes?

Accompagner la parentalité dans ces conditions mérite d’être flexible, bienveillant et non-jugeant.
Afin de permettre à chaque parent d’être libre dans ses choix et pour le laisser guide de son cheminement propre nous devons, avoir en tête son contexte et ses ressources intrinsèques sans pour autant se positionner en expert face à lui mais plutôt en tant que phare.
Comme le dit si bien Marie-Jeanne Truchaud, « rares sont les parents qui ont prévu d’être malveillant avec leur enfant en lui donnant la vie ».

Il est évident cependant que dans ce contexte sociétal, le soutien à la parentalité est une mission cruciale pour les rassurer et les conforter dans des choix allant parfois à contre sens de leurs schémas et représentations ancrées.

En tant que parents, quelle place laissons-nous à nos émotions? Quel temps nous laissons-nous pour prendre du recul? Quelle chance laissons nous au lâcher-prise, à la confiance et à la patience?

C’est ce que j’expérimente chaque jour dans mes accompagnements et c’est, je pense, là que ce trouve la clé de la parentalité!

Illustration : Alice Gauthier